Il y a un moment que chaque thérapeute holistique rencontre un jour. La personne en face de vous décrit une douleur, un état, un épisode de sa vie, et quelque chose en vous se met en alerte : ce qu'elle traverse dépasse le cadre de votre accompagnement. Ce moment n'est pas un échec. C'est un moment du métier, au même titre que l'écoute ou le choix d'une technique. Et comme tout moment du métier, il se prépare.
Depuis treize ans que j'accompagne des personnes et que je forme des thérapeutes, à Lyon et à Lille, je constate que cette question revient dans presque tous les parcours : comment savoir quand orienter, et comment le faire sans abîmer le lien de confiance ? Voici les repères que je transmets.
Au sommaire
- Ce que l'accompagnement holistique est, et ce qu'il n'est pas
- Les signaux qui invitent à orienter
- Comment le dire en séance sans rompre le lien
- Se constituer un réseau de professionnels de santé
- Que faire quand la personne ne souhaite pas consulter
Le cadre d'abord : ce que nous faisons, et ce qui ne relève pas de nous
L'accompagnement holistique travaille sur le terrain global d'une personne : son équilibre, ses ressources, son rapport à elle-même, la cohérence entre son corps, ses émotions et sa vie. C'est un champ d'action large et légitime. Il a aussi des frontières nettes : un thérapeute holistique ne pose pas de diagnostic médical, ne prescrit pas, et ne modifie pas un traitement en cours. Ces trois actes relèvent des professionnels de santé, et d'eux seuls.
Ce cadre n'est pas une contrainte qui viendrait brider la pratique : c'est lui qui la rend possible. Il donne à la personne accompagnée la garantie que chacun tient sa place, et au thérapeute la tranquillité de savoir où il se situe. L'accompagnement holistique se vit en complément du parcours de soin, jamais à sa place.
Un repère que je donne dès le premier jour : nous accompagnons des personnes, nous ne traitons pas des maladies. La nuance paraît fine. Elle change tout, dans la posture comme dans les mots choisis en séance.
Un point mérite d'être nommé : suggérer d'interrompre, d'alléger ou de remplacer un traitement médical ne fait jamais partie de notre rôle. Même si la personne le demande. Même si elle dit aller mieux. La réponse juste tient en une phrase : c'est une décision qui se prend avec le médecin qui a prescrit, et avec lui seul.
Les signaux qui invitent à orienter
Il ne s'agit pas de reconnaître des maladies : ce n'est ni notre rôle ni notre compétence. Il s'agit de repérer des situations où un regard médical ou psychologique devient nécessaire, en parallèle ou en préalable de l'accompagnement.
Sur le plan du corps
- une douleur inexpliquée qui dure, revient ou s'intensifie ;
- une perte de poids rapide sans changement d'habitudes, une fatigue qui ne cède pas au repos ;
- un symptôme inhabituel et marqué : malaises, vertiges répétés, douleur thoracique, troubles de la vue ou de la parole ;
- et de façon générale, tout symptôme dont la personne dit qu'elle ne l'a jamais montré à un médecin.
Devant ces signaux, la question n'est pas « qu'est-ce que c'est ? » - il ne nous revient pas d'y répondre. La question est : un médecin a-t-il vu cela ? Si la réponse est non, l'orientation va de soi.
Sur le plan psychique
- des idées noires ou des idées suicidaires, même évoquées à demi-mot ;
- une tristesse qui envahit tout depuis plusieurs semaines, avec perte d'élan, de sommeil ou d'appétit ;
- des angoisses qui empêchent de travailler, de sortir, de vivre ;
- un passé traumatique qui resurgit massivement en séance : reviviscences, sensation de quitter son corps, terreur ;
- une consommation d'alcool, de médicaments ou d'autres produits qui échappe à la personne ;
- des propos ou des perceptions qui témoignent d'une perte de contact avec la réalité.
Dans ces situations, le relais s'adresse à un psychologue, à un psychiatre ou au médecin traitant, qui saura aiguiller. Orienter ne veut pas dire cesser d'accompagner : dans bien des cas, l'accompagnement holistique se poursuit en parallèle du suivi, avec l'accord de chacun.
Les idées suicidaires : un cas à part
Si une personne évoque des idées suicidaires, même de façon voilée, ce n'est jamais un sujet à garder pour soi ou à porter seul en séance. Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est joignable gratuitement, 24 h sur 24, pour la personne comme pour vous qui l'accompagnez. En cas de danger immédiat, le 15.
Comment le dire en séance, sans rompre le lien
C'est souvent là que se loge la crainte : peur que la personne entende un rejet, peur de la voir partir, peur de mal formuler. Trois repères aident à trouver les mots.
1. Nommer ce que l'on observe, sans interpréter
On décrit, on ne diagnostique pas : « Vous me parlez de cette douleur depuis trois séances, et elle ne bouge pas. Cela mérite un regard médical. » La phrase reste factuelle. Elle ne dramatise pas, et elle ne rassure pas à tort non plus.
2. Présenter l'orientation comme un élargissement, pas comme une fin
« Je continue à vous accompagner. Et pour ce que vous décrivez là, un médecin est la bonne personne. Les deux ne s'excluent pas. » Dite ainsi, l'orientation cesse d'être un renvoi : elle devient un élargissement du cercle des personnes qui prennent soin.
3. Rester dans son rôle jusqu'au bout
Orienter, ce n'est pas lâcher la main. On peut proposer d'en reparler à la séance suivante, demander comment le rendez-vous s'est passé, ajuster l'accompagnement à ce que le médecin ou le psychologue aura posé. La personne sent alors qu'elle n'a pas été transférée : elle a été entourée.
Ce que j'observe depuis des années : une orientation posée avec calme et clarté renforce la confiance au lieu de l'abîmer. La personne comprend qu'elle est accompagnée par quelqu'un qui connaît sa place - et c'est précisément ce qui la rassure.
Le discernement, ça se travaille
Dans la formation Khumeia, les limites de chaque approche ont leur place dans le programme : quand orienter, quand ne pas intervenir, comment le dire. 64 h sur 10 semaines, à Lyon ou à Lille, en groupe de six personnes en moyenne.
Découvrir le programme →Se constituer un réseau, avant d'en avoir besoin
Orienter vers « un médecin » en général est déjà juste. Orienter vers un nom, une adresse, une personne dont on sait comment elle reçoit, l'est davantage. C'est pourquoi je suggère de construire son réseau dès l'installation, sans attendre la première situation délicate :
- identifier autour de son cabinet quelques médecins généralistes qui reçoivent de nouveaux patients ;
- repérer des psychologues aux approches variées, pour pouvoir proposer un nom qui corresponde à la personne ;
- se présenter simplement : qui l'on est, ce que l'on fait, ce que l'on ne fait pas, et le souhait de pouvoir orienter vers eux quand la situation le demande.
Certains professionnels de santé répondront avec curiosité, d'autres avec réserve, et c'est leur droit. Ce qui compte, c'est que le jour venu, vous ne cherchiez pas un nom dans l'urgence. Un réseau se construit par petites touches, une rencontre à la fois.
Et si la personne ne veut pas consulter ?
Cela arrive. La personne écoute, remercie, et ne prend pas rendez-vous. Elle en a le droit : elle est adulte et libre de ses choix. Notre rôle n'est pas d'obtenir, il est d'informer avec clarté. Quelques repères pour ces situations :
- redire calmement, à chaque séance où le signal reste présent, que la recommandation tient toujours ;
- garder une trace écrite dans ses notes de suivi : ce que l'on a observé, ce que l'on a recommandé, à quelle date ;
- replacer le travail dans son périmètre : poursuivre l'accompagnement sur ce qui relève de l'accompagnement, sans faire comme si la question médicale n'existait pas ;
- et quand la situation le justifie, dire qu'un accompagnement ne peut pas se poursuivre dans de bonnes conditions sans ce relais. Le dire fait partie du cadre, pas de la sanction.
Le danger immédiat relève d'un autre registre : là, on ne compose pas, on appelle le 15.
Conclusion : passer le relais est une compétence
On entre rarement dans ce métier en pensant aux situations où l'on dira « ceci ne relève pas de moi ». On y entre pour accompagner, soulager, relier. Pourtant, avec les années, je crois que savoir passer le relais est l'un des gestes qui définissent un thérapeute solide. La personne qui vous consulte n'a pas besoin que vous sachiez tout faire. Elle a besoin que vous sachiez où vous vous situez - et que vous connaissiez le chemin vers ceux qui feront le reste.
Ce discernement se travaille : en formation, en supervision, et dans chaque situation rencontrée. Il devient, avec le temps, une seconde nature. Et il donne à la pratique une assise que rien d'autre ne donne : celle d'un cadre clair, tenu tranquillement.
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Si ces questions de cadre et de discernement rejoignent votre réflexion du moment, le rendez-vous découverte est fait pour cela : 20 minutes pour exposer votre situation, poser vos questions et repartir avec une vision claire, quoi que vous décidiez ensuite.
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