Une personne s'assoit en face de vous pour la première fois. Elle a pris rendez-vous il y a trois semaines, elle a hésité, elle est là. Vous avez envie de bien faire. Alors vous demandez : « Qu'est-ce qui vous amène ? »
Et la séance commence.
C'est une erreur ordinaire, et elle ne se voit pas. Elle ne se verra pas non plus à la fin de la séance, qui se sera peut-être très bien passée. Elle se verra trois séances plus tard, quand cette personne vous écrira à 23 h pour une urgence, ou quand elle annulera deux fois de suite sans prévenir, ou quand vous vous surprendrez à penser à elle en faisant vos courses.
Ce qui manquait, ce n'était pas une technique. C'était dix minutes de cadre.
Au sommaire
- Pourquoi le cadre n'est pas de l'administratif
- Les cinq choses à dire avant de commencer
- Les trois situations qui arrivent quand le cadre manque
- Tenir le cadre quand quelqu'un le bouscule
- Ce que le cadre protège, y compris chez vous
Le cadre n'est pas de l'administratif
Il y a une confusion tenace : on croit que poser le cadre, c'est annoncer le tarif et la durée. Ça, c'est de l'information. Utile, nécessaire, mais ce n'est pas le cadre.
Le cadre, c'est ce qui rend le travail possible en disant ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. C'est la différence entre une conversation entre deux personnes de bonne volonté et un espace où quelque chose peut se déposer.
Une image aide : le cadre est aux séances ce que les berges sont à une rivière. Sans berges, l'eau s'étale et n'avance nulle part. Ce ne sont pas les berges qui font le courant, mais sans elles il n'y a pas de courant du tout.
Et il y a quelque chose de contre-intuitif là-dedans. On croit souvent qu'annoncer des limites va refroidir la relation, la rendre froide, technique. C'est l'inverse qui se produit. Une personne qui sait exactement où elle est se détend. Elle n'a plus à surveiller le terrain. Elle peut se laisser aller à ce pour quoi elle est venue.
Les cinq choses à dire, avant de commencer
Voici ce que je propose de dire au premier rendez-vous, avant la première question. Comptez dix minutes. C'est peu, et pourtant beaucoup de séances n'en accordent aucune.
1. Ce que vous faites, et ce que vous ne faites pas
En deux phrases, dans vos mots. « Je vous accompagne à retrouver vos propres ressources. Je ne pose pas de diagnostic, je ne remplace pas votre médecin, et je n'interromps jamais un traitement en cours. »
C'est court. C'est décisif. Une personne qui vient chercher un diagnostic doit savoir tout de suite qu'elle ne le trouvera pas ici, sinon elle repartira déçue en croyant que vous avez échoué à quelque chose que vous n'aviez jamais promis.
2. Comment se passe une séance
Sa durée, son déroulement approximatif, ce qui se passe si elle s'arrête plus tôt. La personne qui ne sait pas combien de temps elle a devant elle ne se pose pas vraiment. Elle guette.
3. Ce qui se passe entre les séances
C'est le point le plus souvent oublié, et le plus coûteux à oublier. Êtes-vous joignable ? Par quel canal ? Sous quel délai répondez-vous ? Que fait la personne si ça ne va pas un dimanche soir ?
Répondre à ça une fois, clairement, vous évite de le vivre trente fois. Et surtout, ça évite à la personne de se cogner à une porte fermée au moment où elle en avait besoin. Une réponse honnête, y compris « je ne suis pas joignable entre les séances, et voici ce que vous faites si ça ne va pas », vaut mille fois mieux qu'un flou bienveillant.
4. La confidentialité, et ses limites
Ce qui se dit ici reste ici. Et il existe des situations où vous ne pourrez pas rester seul avec ce que vous entendez, notamment lorsqu'une personne est en danger. Le dire à l'avance, calmement, n'effraie personne. Ne pas l'avoir dit vous mettra dans une position impossible le jour où ça arrivera.
5. Comment on arrête
Personne n'aime parler de la fin au début. C'est pourtant le meilleur moment. « Vous pouvez arrêter quand vous voulez, et vous n'avez pas à vous justifier. Je vous demande simplement de me le dire, plutôt que de disparaître. »
Cette phrase désamorce à elle seule une bonne partie des ruptures brutales. Elle dit à la personne qu'elle est libre, et qu'elle n'a pas besoin de fuir pour partir.
Ce qui arrive quand le cadre manque
Trois situations reviennent, et elles ont toutes la même racine.
Le débordement horaire
La séance devait durer une heure, elle en dure une heure et demie parce que « c'était important ». Vous sortez vidé, et la personne a appris que le temps est négociable. La séance suivante durera deux heures. Le problème n'est pas votre générosité, il est que la personne ne sait plus où sont les bords.
Les messages entre les séances
Ils commencent par une question pratique, se poursuivent par une nouvelle, et deviennent une séance parallèle, gratuite, sans cadre, où vous répondez à des choses graves en marchant dans la rue. Vous n'y êtes bon pour personne.
La confusion des rôles
La personne vous parle comme à une amie, vous propose un café, s'inquiète pour vous. C'est humain et c'est souvent touchant. Mais si vous devenez son amie, elle perd son thérapeute, et elle est venue chercher un thérapeute.
Aucune de ces situations ne relève d'un manque de compétence. Toutes relèvent d'un cadre qui n'a pas été posé, ou qui a été posé une fois puis abandonné.
Le cadre se tient surtout quand il est bousculé
Poser le cadre est facile. Le tenir l'est beaucoup moins, parce que le tenir suppose de dire non à quelqu'un qui souffre.
Une personne demande dix minutes de plus. Elle pleure. Vous avez le temps. Que faites-vous ?
Il n'y a pas de bonne réponse universelle, et méfiez-vous de qui vous en donnerait une. Mais il y a une question qui aide : pour qui est-ce que je dis oui ?
Si c'est pour elle, la réponse peut être oui, et vous nommerez l'exception : « aujourd'hui on prolonge de dix minutes, ce n'est pas la règle. » Si c'est pour vous, pour ne pas supporter son inconfort ou pour vous sentir généreux, la réponse est probablement non.
C'est là que se joue la posture. Pas dans la connaissance des techniques, mais dans la capacité à repérer, en direct, ce qui vous appartient dans ce que vous êtes sur le point de faire.
Le cadre protège la personne. Il vous protège aussi
On présente souvent le cadre comme une protection pour le client. C'est vrai. Mais c'est aussi, et peut-être d'abord, ce qui vous permet de durer.
Un thérapeute sans cadre s'épuise. Pas parce qu'il travaille trop, mais parce qu'il travaille sans limites, ce qui n'est pas la même chose. Il porte les séances entre les séances. Il répond le soir. Il s'inquiète le week-end. Au bout de deux ans, il parle d'arrêter, et il croit que c'est le métier qui est trop dur.
Le métier n'est pas trop dur. Il est simplement impossible à exercer sans bords.
Par où commencer, concrètement
Si vous exercez déjà, prenez une feuille et écrivez vos cinq points. Pas ce qu'il faudrait dire, ce que vous dites. Vous découvrirez sans doute que deux ou trois d'entre eux n'ont jamais été formulés, et que vous les improvisez à chaque fois différemment.
Puis dites-les à voix haute, seul. Une phrase qui sonne faux à voix haute sonnera faux devant quelqu'un.
Si vous n'avez pas encore commencé, faites-le maintenant, avant votre première personne. Il est infiniment plus simple de poser un cadre que de le rattraper.
Le cadre se travaille à voix haute, pas sur le papier
Pendant les trois jours en présentiel, chacun formule son cadre, le dit devant le groupe et l'éprouve en mise en situation. C'est souvent à ce moment-là qu'on entend ce qui ne tient pas.
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Le cadre n'est ni une formalité ni une froideur. C'est ce qui permet à quelqu'un de déposer quelque chose de lourd en sachant où il est, et c'est ce qui vous permet de le recevoir sans le porter chez vous.
Dix minutes au début d'une première séance. C'est le meilleur rapport entre l'effort demandé et ce que ça change.
Vérifier si ce travail correspond à ce que vous cherchez
Vingt minutes au téléphone, sans engagement. Ce n'est pas un entretien de vente : c'est une conversation pour vérifier ensemble que la formation répond à votre situation, ou pour vous dire honnêtement qu'elle n'y répond pas.
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